Marguerite Barankitse, « une sainte en enfer »

Pays d’Afrique qui figure parmi les trois États les plus pauvres du monde, où l’espérance de
vie ne dépasse pas trente-neuf ans, le Burundi a été déchiré par des massacres interethniques entre les Hutus majoritaires (85 % de la population), les Tutsis privilégiés depuis toujours par l’ex-colonisateur belge (14 %) et les Twas longtemps méprisés de tous (1 %). Si au Rwanda, l’horreur a culminé avec le génocide de 1994, au Burundi, ce furent plusieurs vagues de tueries mutuelle, puis une guerre civile de dix ans qui fit au moins deux cent mille morts et meurtrit le pays.
Au coeur de cet enfer auquel s’ajoutent la misère et le sida, celle que tous aujourd’hui appellent« Maggy » a réussi à créer, dans la région de Ruyigi proche de la frontière tanzanienne, une nouvelle génération de jeunes citoyens qui placent leur humanité au delà de toute généalogie, de toute appartenance ethnique et de toute haine. Marguerite Barankitse ne correspond à aucune des images toutes faites que l’on peut se faire d’une chrétienne engagée dans l’action humanitaire. Pétulante, resplendissante d’humour et de beauté, son franc-parler déconcerte parfois les religieux, et elle ne cesse d’interpeller, souvent à ses risques et périls, les politiques, officiels comme rebelles du Burundi. Même avec les nombreuses ONG qui ont reconnu son travail et collaborent avec elle, elle refuse tout assistanat et n’a cure des conventions de langage. La seule chose qui lui importe, c’est l’avenir de « ses enfants ». Des orphelins abandonnés de tous qui retrouvent un avenir et un métier, des femmes violées qui retrouvent leur dignité, des jeunes portant encore les traces des coups de machettes qui se font les protecteurs de leurs cadets issus d’une autre ethnie, d’anciens massacreurs qui apprennent à se réintégrer dans une société où ils côtoient parfois les enfants de leurs victimes… Au vu des résultats obtenus par Maggy, des difficultés matérielles et psychologiques qu’elle affronte tous les jours, au vu des menaces physiques très concrètes qui pèsent quotidiennement sur elle, on se demande comment ce miracle social peut perdurer…

Reconstruire l’humain.

{mosimage}La réponse réside dans l’expérience traumatique – et paradoxalement fondatrice – qu’a vécue Maggy un certain jour d’octobre 1993. Après l’assassinat de Melchior Ndadaye premier président (hutu) élu démocratiquement, les massacres alors se multiplient dans tout le pays. À Ruyigi, ce sont des Tutsis qui débarquent pour liquider des Hutus réfugiés dans l’évêché. Maggy, tutsie, est de la même ethnie que les tueurs, elle reconnaît plusieurs de ses anciens élèves, elle tente de s’interposer… On l’humilie, on la torture, on assassine soixante-douze personnes, hommes, femmes et enfants, devant ses yeux, à deux mètres d’elle, pour la punir d’avoir « trahi » les siens. Elle parviendra malgré tout à sauver des flammes et de cette tuerie vingt-cinq enfants, et à se réfugier plustard chez un coopérant. En quelques semaines, ces vingt cinq deviendront des centaines…

C’est ainsi que commence l’aventure à peine croyable de l’ONG Maison Shalom (ainsi baptisée par les enfants, en souvenir d’une chanson entendue à la radio pendant ces jours terribles, et parce que le mot « paix » en kirundi avait été lui-même instrumentalisé et souillé par les massacreurs des deux bords). Ils sont maintenant des milliers à vivre dans cette pépinière d’espérance où ils peuvent manger à leur faim, retrouver leur dignité,bénéficier d’une éducation à la paix et à la réconciliation, d’un apprentissage et d’un début d’insertion sociale. « Nous devons devenir acteurs de notre propre développement », voici le leitmotiv qui préside à toutes les réalisations de Maggy. La Maison Shalom est moins une institution qu’un lieu, un seuil, un tremplin, un passage. {mosimage}L’enfant qui y grandit n’est coupé ni de son passé, ni de son milieu d’origine, ni des siens - quels qu’ils soient. Au plus tôt Maggy tient à lui faire quitter les grands locaux impersonnels où l’ont précipité les secours d’urgence pour l’installer dans une famille, dans une maison et un jardin, dans sa région et dans sa ville. Les enfants perdus font l’objet d’une enquête pour retrouver leur identité et leur famille. Lorsque la réinsertion dans leurs familles n’est plus possible, la Maison Shalom récupère des terrains pour construire des habitations, et les enfants participent au choix de cette nouvelle vie, s’en sentent acteurs et non plus assistés. Une fois adultes, les enfants deviendront propriétaires de leur maison. Les défigurés sont envoyés en Europe pour des opérations réparatrices, les traumatisés sont suivis par des psychologues. La tâche est incommensurable: 660.000 orphelins (dont 230.000 du sida). Mais avec son équipe d'une centaine de personnes (assistantes sociales, infirmières, éducatrices,psychologues), avec l'aide d'amis européens et d'organisations internationales telles que la Caritas (Allemagne et Luxembourg), l'UNICEF, le PAM et le HCR, les services de coopération belge, allemande et suisse, ... Maggy relève le défi de ce travail de Sisyphe. Son action s’étend même au-delà de sa région de Ruyigi, puisqu’elle a ouvert une maison d’étudiants à Bujumbura, un service de soutien (frais scolaires, habillement, nourriture) pour 10 000 enfants du pays, deux antennes de la Maison Shalom, dont l’une près de la frontière tanzanienne, pour répondre aux besoins urgents des réfugiés rentrant au pays, et des personnes déplacées à l’intérieurdu Burundi qui sont dans le dénuement le plus total…

La Cité des anges

Aujourd’hui, après dix années de guerre civile, de fragiles accords de paix ont été signés fin 2003 entre le gouvernement légal et les rebelles burundais – accords initiés avec l’aide de Nelson Mandela, un homme dont l’action demeure pour Maggy un modèle. Mais cette trêve n'a pas empêché de nouveaux massacres (16 aout 2004 : 160 réfugiés congolais), la poursuite de combats au tour de la capitale (jusqu'en mai 2005), des retards pour l'adoption de la nouvelle constitution et pour les élections (juillet-aout 2005). En septembre 2005, face aux problèmes de la région des grands lacs, la situation du Burundi est porteuse d'espoir de stabilité mais révèle une misère insoupçonnée. Les réalisations sociales et humaines de Maggy sont remises quotidiennement en question par ces turbulences qui font sans cesse réapparaître les spectres de la peur et de l’horreur. Croyante fervente, se ressourçant quotidiennement à l’Evangile et au regard plein d’espérance de « ses » enfants, Maggy porte à bouts de bras cette ONG qu’elle a créée au milieu de l’enfer. Et elle parcourt le monde pour trouver les moyens de son action, établir des échanges, crier l’urgence d’un vrai partenariat entre l’Europe et ces îlots d’humanité qui malgré tout éclosent en Afrique, portés par des Africains (et surtout des Africaines).

Femme du peuple qui ne se sent jamais aussi bien que lorsqu’elle danse et chante des comptines avec ses enfants, Maggy n’a jamais cherché les honneurs. Mais la reconnaissance internationale est venue petit à petit, qu’elle ne refuse pas, car elle l’aide à être plus efficace. En 1998, elle reçoit aux côtés d’une dizaine de personnalités dont le Dalaï-Lama et Rigoberta Menchu Tum, le Prix des Droits de l’Homme attribué par le gouvernement français dans le cadre du 50e anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. En 2003, elle reçoit à Stockholm le World’s ChildrenPrize for the Rights of the Child, que la presse a coutume d’appeler le « Prix Nobel des enfants », en présence de la reine de Suède et du petit-fils de Nelson Mandela. La même année, c’est le Prix de la Défense des personnes déplacées décerné par le C.E.A.R. en Espagne, et le Prix Européen Nord-Sud (en même temps que Mario Soarès). En février 2004, l’université de Louvain-la-Neuve lui attribue, ainsi qu’au père Émile Shoufani (le « curé de Nazareth ») et Andréa Riccardi (de la communauté Sant Egidio), le titre de Docteur Honoris Causa. En mai 2004, elle reçoit, aux côtés de Kofi Annan, le Secrétaire général des Nations unies, l’Award of the Freedom from Want Medal du F. & E. Roosevelt Institute et en juin 2005, la distinction Nansen pour les Réfugiés décernée par le UNHCR (Haut commissariat aux réfugiés)". Elle est nominée dans le cadre de 1000 Femmes pour le prix Nobel de la paix 2005.

En complément d'activités génératrices de revenus favorisant l'emploi des jeunes (dont un hôtel restaurant), Maggy a créé en 2002, la "Cité des Anges" véritable espace de rencontres, de loisirs (dont une piscine), de culture (dont une bibliothèque) et d'apprentissage (dont un garage). Ces programmes visent à offrir aux jeunes dont des anciens enfants soldats, une véritable éducation à la paix grâce à l'ouverture sur le monde et sur l'avenir. En France, l'association, "la Maison des Anges", a été fondée en 2002 pour la création du Cinéma des anges, intégré dans la Cité des Anges et seule salle obscure du Burundi en dehors de la capitale. L'association poursuit le développement des actions culturels afin de concourir au désenclavement de Ruyigi, et soutient la Maison Shalom pour l'aide à la réinsertion civile de filles et d'enfants soldats comme pour le projet de l'hôpital Rema. Ainsi dynamique et vivante, l'oeuvre de Maggy participe au développement durable de toute sa région.

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©Christel Martin